L’on considère le carnaval comme la plus grande manifestation culturelle collective d’Haïti. Il draine chaque année, une participation massive de toutes les classes sociales, toutes catégories d’âge et de tout sexe confondu. C’est un véritable raz-de-marée humain. Chez nous, le carnaval est une grosse affaire, c’est une méga réjouissance qui attire l’attention de plus d’un.
Cette année l’ambiance était du côté des Gonaïves, chef-lieu du département de l’Artibonite et troisième ville du pays. Cette ville a été choisie par le gouvernement Martelly-Lamothe pour accueillir la 3e édition du carnaval national dit carnaval délocalisé. Connu officiellement sous le thème Tet Kole Pou Ayiti Pi Djanm et ayant pour slogan Gonayiv tet dwat tiré de la meringue du groupe Ambyans. Gonaïves s’est activement préparé à recevoir le carnaval en réalisant d’importants travaux d’infrastructures. En peu de jours, la cité de l’Indépendance est parée d’une allure attrayante pour accueillir des milliers de carnavaliers. Outre cette manifestation culturelle, la mémoire du département de l’Artibonite a été mise en valeur. Il est le témoin des plus belles pages de notre histoire et gardien des faits historiques car il abrite les ruines de la maison de Toussaint de Louverture, la résidence de l’empereur Jacques Ier, le palais des 365 portes d’Henry Christophe. C’est là que fut proclamée l’Indépendance d’Haïti. C’est là que sont situés les plus grands temples vaudous du terroir : Badjo, Soukri et Souvnans. C’est dans ce département que coule le plus grand le fleuve du pays. C’est dans cette région que se trouve la Ravine-à-Couleuvre où fut livrée une bataille importante entre l’armée Indigène et celle de Rochambeau dans la lutte pour la liberté et l’émancipation des Noirs en l’année 1802. Il abrite notamment d’importants forts dans le but d’assurer la sécurité du territoire pour un éventuel retour des colons. Le patrimoine mémoriel de l’Artibonite participe à notre identité.

Rappelons-le, le carnaval délocalisé est conçu pour mieux vendre la beauté, les richesses naturelles, culturelles et touristiques du pays. Ainsi le carnaval des Gonaïves est l’occasion de valoriser la cuisine haïtienne à travers le diri Sheila et le lalo incrusté de fruit de mer qui flatte toutes les narines sans oublier le Griot de porc les tassots de boeuf, vendu à profusion à l’entrée de Montrouis. Un paysage verdoyant rempli de différents types de mangues allant de Passe-reine jusqu’à Ennery se fait remarquer. L’accent est également mis sur les excursions. Des visites guidées seront réalisées sur les sites touristiques de la région.
La capitale de l’Artibonite a bien dansé son carnaval, elle n’arrivait pas à fermer l’œil de la nuit et le gardait grand ouvert le jour. Ce fut du jamais vu pour les natifs. Le cœur de tout Haïti et la diaspora battait aux Gonaïves. Une centaine de stands sont érigés ; de l'avenue Paul Eugène Magloire à l'avenue des Dattes en passant par la rue Lamartinière, des deux côtés de la rue, bordant le parcours. Dans l'espace de chaque place publique, sur les galeries de plusieurs maisons, on trouvait de quoi mettre sous les dents ou pour exciter ses nerfs variant du bwa kochon au rhum Barbancourt.
Loin d’être seulement un lieu de défoulement, le carnaval est un permis d’expression en ce sens, tout ce qui ne pouvait être dit ou exprimé avant l’est pendant cette période. Le carnaval opère d’une rupture du temps de la vie normale, le masque dissimulé par le personnage social tombe et libère la personnalité véritable. Il apporte un relâchement par rapport aux contraints sociales habituelles liées au quotidien. A cet effet, l’on pouvait constater le défilement des jeunes filles bien ronde avec leurs fameux pantalons appelés pantalon san fouk attirant le regard curieux de plus d’un, le travestissement des gens, les obscénités qui sortaient sur les lèvres et se livrant entre autres à des comportements bizarres.
Gonaïves a vécu une ambiance extraordinaire durant ces trois jours car du fait que des nouvelles modes et des chorégraphies, de nouveaux déguisements et costumes ont été remarqués, et faisant de cette période de réjouissances un haut lieu de création artistique. Les chars allégoriques ont essayé de retranscrire certaines réalités historiques, des princes accompagnant des reines se figeant dans une position hiératique : Chapeau, redingote, canne à la main, posture de dandy du début du siècle dernier. Des princes plantés sur des chars où s’épanouissent des belles créoles dans des habits somptueux faisaient plaisir à regarder. On retrouvait des cavaliers sur des chevaux, des colons, des affranchis, des esclaves, des généraux. Tout cela, pour remémorer et rehausser le passé du pays. A l’initiative de la première dame de la République, native de cette glorieuse ville, on a distribué des préservatifs aux fêtards et véhiculer des messages de sensibilisation poussant les jeunes à se protéger des IST à des questions liées au viol, à la drogue et à la violence. Dans une animation de tue-tête, les 1 500 policiers dépêchés pour la période carnavalesque afin d’assurer le bon déroulement des festivités n’ont pas failli à leur tâche. Ils ont fait un travail colossal en se postant dans tous les coins et recoins de la ville ; ils ont même déversés des patrouilles mobiles depuis Montrouis situant dans la limite Artibonite - Ouest jusqu’à Morne Puilboreau limitrophe de l’Artibonite et du Nord.
Il faut souligner, par ailleurs, que le carnaval haïtien a aussi une grande portée politique. C’est le moment de tourner en dérision certaines figures ou certains personnages et des événements qui ont constitué les temps forts de la vie politique en témoignent les textes Cho Cho net de Brothers Posse et de Vwadezil Nap koupe yo fache. Cependant, le chef de l’Etat a pris le carnaval en main. Il dirige tout. C’est lui qui autorise les orchestres à prendre part aux festivités, les stands sur le parcours, l’horaire du défilé, les honoraires des groupes. Il régularise les moindres détails du carnaval. Autrefois le carnaval était un théâtre total où tout le monde peut être acteur, auteur, spectateur dans lequel interviennent toutes les formes de représentations sous le mode de la liesse et de la dérision, de la vie de tous les jours de la société. Sous la gouvernance de Martelly, il est devenu l’expression d’une atteinte caractérisée à la liberté d’expression. Etant garant de cette fête, il refuse de choisir les groupes qui ne chantent pas la gloire des réalisations ou la vision de son gouvernement. Le pire, même les groupes non retenus ne peuvent pas se chercher des sponsors pour participer à la fête. 
Trois jours de folie dans un esprit de vivre-ensemble pour bâtir un pays dans l’harmonie, la paix et l’unité, les groupes tels qu’Ambyans, Djakout #1, Rockfam, Barikad Crew, T-vice pour ne citer que ces cinq-là ont enflammé le béton des Gonaïves avec une bonne sonorisation, une animation d’enfer sous le déferlement des feux d’artifices. Ce fut l’euphorie totale que les Gonaïviens garderont longtemps en mémoire.
Cette manifestation culturelle que le peuple Haïtien adule tant offre la possibilité d’oublier les tares, les drames du quotidien. Elle met en place une véritable explosion de joie que l’on peut jouir uniquement durant ces trois jours. Une multitude de costumes de couleurs chatoyantes nous ravissent et nous enchantent. Des visages grimées et maquillées se présentent au spectateur. La population participante est entrainée dans une folle farandole aux sons de musiques rythmées et de chants enjoués. Seule la bonne humeur, la joie de vivre, les rires, et évidement faire la fête à tout prix compte. C’est attraction populaire métamorphose les participants tant sur le plan physique que morale.

Dans un communiqué, le Président de la République a tenu à remercier la cité de l’Indépendance pour son hospitalité et tous ceux qui ont contribué au plein succès du carnaval. Tout comme les deux premières éditions, le locataire du palais national ne cache pas sa joie car cette troisième manifestation populaire est une réussite totale à tous les niveaux. Il s’est félicité de la solidarité et le respect mutuel dégagé entre la population durant les trois jours gras. Il s’est aussi réjoui des retombées positives en termes d’infrastructures pour le département de l’Artibonite en réhabilitant certains sites touristiques, en réparant ou en construisant certaines routes menant aux sites et permettent aussi aux touristes locaux et étrangers de visiter facilement le circuit touristique crée par le Ministère du Tourisme. Pour plus d’un, cette édition du carnaval délocalisé est la plus belle, car elle s’est déroulé sous un ton historique mixant le patrimoine mémoriel à la création artistique dans une surdétermination fonctionnelle.





