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Opinión | Fritz-Gerald Louis/ doctorant en muséologie, médiation et patrimoine

Parmi tous les patrimoines (matériels ou immatériels) qui ont été l’objet d’étude en Haïti, a-t-on déjà étudié les cimetières ? Cette question constitue le point de départ de ma réflexion, qui vise à établir la relation entre les cimetières et la fête des guédés.

À la lumière de l’ouvrage photographique de Georges Rouzier  Le cimetière de Port-au-Prince  une ville dans la ville, d’autres sujets d’étude pouvaient être émergés de ce patrimoine funéraire et peuvent s’exprimer de la manière suivante: l’histoire des cimetières dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince (1749-2009) ; la typologie de cimetière haïtien dans le temps et dans l’espace ; l’analyse des pratiques funéraires au pays ; les attitudes de l’homme par rapport avec la mort ou encore le traitement que les vivants accordent à l’au-delà. Avant d’aller plus loin, il convient de mentionner qu’un cimetière est une parcelle de terre réservée expressément à l’inhumation des restes humains (Parcs canada 2000 :3). Pour Diane Godin, il s’agit d’un lieu de tristesse et de deuil, de recueillement et de poésie, de la peur et de l’inconnu. Fort de ce qui précède, un cimetière est un lieu de mémoire exprimant le rapport de la population avec la mort. Il est porteur de charges à la fois culturelles et symboliques. C’est sous l’angle culturel que je vais l’examiner ici à travers la fête des guédés.

Samuel Régulus, dans « Le vodou haïtien : patrimonialité et enjeux », a révélé un fait un important de la société haïtienne. Il souligne que le paysage haïtien est dominé par le vodou (Régulus, 2010). Pour Laënec Hurbon, celui-ci est l’axe fondamental de la culture haïtienne (Hurbon, 1987). D’ailleurs, dans le vodou, les guédés sont issus d’une famille de dieux. La fête des guédés en est alors une pratique (Louis, 2013) qui se déroule les deux premiers jours du mois de novembre. À ce titre, au sens de religiosité populaire, il s’agit de l’une des plus grandes fêtes populaires célébrées en Haïti. Par populaire, je fais référence aux coutumes et aux mœurs laissés en héritage par les ancêtres qui impliquent l’ensemble de la population. En effet, pour une grande partie de la population, cette fête représente et demeure un phénomène cultuel, matériel et immatériel dont la profondeur s’associe avec les rites du vodou et les croyances chrétiennes. Toutefois, plusieurs à l’égard de cette fête sont de mise : qu’est-ce qui capte le plus d’attention sur cette fête ? Est-ce l’atmosphère mystérieuse ? Est-ce les objets de dévotion ou les offrandes ? La tonalité des couleurs ? La gestuelle des pratiquants ou leurs déguisements ? Autant de problématiques qui se retrouvent dans tous les cimetières du pays. Par contre, cet article vise, à l’aide d’une approche ethnoqualitative axée en grande partie sur un discours médiatique, à dévoiler trois faits qui découlent des traditions de cette célébration, autant à Port-au-Prince qu’ailleurs en Haïti.

La tradition populaire

Chaque année, dans tous les cimetières, se répète une fête qui peut être nationale. Elle rappelle la conception de l’historien britannique Éric Hobsbawm avait fait de la notion de tradition. Pour l’historien, la tradition est un ensemble de pratiques de nature rituelle ou symbolique visant à inculquer, par la répétition, certaines valeurs et normes sociales, qui impliquent la continuité avec le passé (Hobsbawm,1983). En effet, la fête des guédés met en lumière deux groupes distincts qui se rassemblent dans la demeure des morts. Le premier se compose des adeptes du vodou et de ses observateurs. Un grand nombre d’hommes et de femmes aux couleurs sombres et violettes s’unissent afin de célébrer leur identité cultuelle tout en pratiquant rites, rituels et mouvements de danse dans une perspective de jamais vu. Le second groupe réunit les chrétiens de foi catholique, vêtus de blancs ayant pour coutume de célébrer leurs défunts en nettoyant et en déposant des gerbes de fleurs et de la nourriture sur les tombes. Il convient de signaler la présence des protestants dans le périmètre des cimetières qui viennent explicitement contester cette fête, qu’ils jugent de diabolique. La fête des guédés se décrit aujourd’hui sous cette nouvelle forme et, selon les idées de Laurier Turgeon, est perçue comme étant métissée. Elle est métissée dans le sens qu’il y a des ajouts au niveau cultuel avec l’intrusion des variations cultuelles occidentales (l’association de La Toussaint). Cette association témoigne le syncrétisme religieux qui sévit sur l’île depuis la période coloniale. Toutefois, une question s’impose pour comprendre sa portée : pourquoi sa célébration est-elle dans l’enceinte du cimetière ? Dans la tradition haïtienne, il existe un fait découlant de celle africaine, où l’on aperçoit une symbiose entre le monde des vivants et celui des non-vivants (les morts). Cette tradition, provenant d’une pratique culturelle, a donné naissance à un particularisme que l’on peut observer chez certaines familles en Haïti. Il s’agit de la présence des tombes dans la cour intérieure d’une maison, ou encore la proximité des cimetières près des maisons. Pour ces familles, le culte des ancêtres a une importance considérable. Ces dernières développent un attachement avec les ancêtres qui, selon moi, est viscéral ; d’où la raison de la célébration au cimetière. 

L’espace phare

Le grand cimetière de Port-au-Prince longeant la rue Alerte est considéré comme un véritable centre d’attraction donnant goût aux spectacles éphémères. La relation entre la fête et cet endroit constitue un succès qui se traduit par son cadrage architecturo-spatial. Les tombeaux sont caractérisés généralement par un espacement plus ou moins ordonné, une surélévation et une décoration en fer forgé différente qu’ailleurs. Dans ce sens, l’ouvrage de Rouzier trouve toute sa place dans ce texte, car il illustre la représentation de ses tombeaux. Les vodouisants tirent profit de cette conception urbaine pour festoyer avec la mort sous le signe du bonheur et de la joie. Les guédés n’ont pas peur de la mort pour répéter l’adage populaire. Au contraire, par des slogans, des signes visuels et des mouvements corporels qui leur sont propres, ils se moquent de la mort. Bien que l’endroit où la célébration de la fête des guédés est provisoire, les espaces utilisés sont temporaires et fragmentés à cause des deux groupes. Ils demeurent gravés dans la mémoire des participants au point où chaque année elle se récrée par et pour les mêmes groupes.

La transformation spatiale du cimetière de la capitale haïtienne qui se crée lors de ces deux jours permet non seulement aux pratiquants du vodou d’afficher, librement et aux yeux de tous, des codes de leur identité collective, mais aussi de les faire valoir dans le panthéon qui s’inscrit dans le continuum des traditions coloniales importées d’Afrique.

La répétition des symboles traditionnels de la fête

La fête des guédés permet aux pratiquants du vodou de se reconnaitre, de s’affirmer au grand public, puis de créer et de répéter les symboles par lesquels ils peuvent se représenter eux-mêmes, comme une famille dans les cimetières. Ainsi, dans tous les cimetières se dessine une représentation caricaturale de la mort qui constitue le premier élément, souvent apparu sous la plume des chroniqueurs et des blogueurs haïtiens. Selon l’imagerie traditionnelle de cette fête, les hommes se déguisent en squelette et les femmes se poudrent le visage.

Outre le déguisement des pratiquants, un autre élément puissant de la fête des guédés est observable, soit l’acte alimentaire. Des ingrédients décorés aux chandelles allumées, tels des assiettes, des grains de maïs grillés, du café, de l’alcool, du pain et des piments, ornent les allées ainsi que les tombeaux des cimetières d’Haïti. 

Le dernier élément de cette tradition qui retient l’attention est la vivification du vodou. Cet élément est crucial et transversal. Il comporte les danses, les chants et les transes des pratiquants. Aux sons du tambour envoutant et au rythme des chants incantatifs apparaît la transe. Cette dernière désigne un état passager où un esprit prend possession du corps d’un pratiquant. Claude Gilles, dans son texte Oralité primaire et transmission des savoirs : étude de cas sur les pratiques du vodou haïtien à Montréal-Nord qualifie les personnes possédées comme des « chwal ». Il est à signaler que ce moment de transe est l’occasion idéale de voir un adepte écraser des tessons de bouteilles sous ses dents. Un autre fait est aussi remarquable est celui du mouvement accordéon, où le pratiquant se déplace comme un serpent. 

Pour conclure ce texte, je dirai que la fête des guédés apparait comme la marque la plus visible du vodou. En effet, elle possède la capacité de produire, année après année, des mouvements sociaux ainsi que des symboles permettant à la célébration de créer une ambivalence temporelle liée à son espace physique et identitaire. De plus, la fête s’exhibe comme une fenêtre permettant l’observation de l’une des pratiques du vodou et, implicitement, donne à réfléchir à un moment puisqu’elle est encore méprisée par certains observateurs.

Fritz-Gerald LOUIS

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Bibliographie 

Gilles, Claude. (2017). Oralité primaire et transmission des savoirs : étude de cas sur les pratiques du vodou haïtien à Montréal-Nord, mémoire de maitrise, Université du Québec à Montréal, 141 p. 

Godin, Diane. (2003). « Regards post-mortem : la fête des morts », dans Cahiers de théâtre jeu, nº107, pp.15-20.

Hobsbawm, Éric. (1983). « Introduction », dans The Invention of Traditions, Eric Hobsbawm et Terence Ranger (dir.), Cambridge, University Press, pp.1-14.

Hurbon, Laënec. (1987). Dieu dans le vodou haïtien, Port-au-Prince, Édition Henri Deschamps, 268 p.

Louis, Fritz-Gérald. (2013). « Fête des guédés et patrimoine national », dans Le Nouvelliste, https://lenouvelliste.com/public/article/123591/fete-des-guedes-et-patrimoine-national, consulté le 1er novembre 2020.

Marcelin, Émile. (1947). « Les grands dieux du vodou haïtien », dans Journal de la société des Américanistes, Tome 36, pp.51-135.

Parcs Canada. (2000). Restes humains, cimetières et lieux de sépulture, Directive de gestion 2.3.1., rapport inédit. 

Regulus, Samuel. (2010). « Le vodou haïtien : patrimonialité et enjeux », dans Patrimoines et identités en Amérique française, André Charbonneau et Laurier Turgeon (dir.), Québec, Les Presses de l’Université Laval, pp.189-210.

Rouzier, Harry Georges. (2015). Le cimetière de Port-au-Prince, une ville dans la ville, Port-au-Prince.

Turgeon, Laurier. (2003). Patrimoines métissés. Contextes coloniaux et postcoloniaux, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 234 p.